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Pourquoi les méga-bassines divisent-elles autant ? On vous explique le débat... |
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Une bassine dans le sud Vendée, sur la commune de Nalliers. (Photo d’illustration). © FRANCK DUBRAY / OUEST-FRANCE
À Sainte-Soline (Deux-Sèvres), plusieurs milliers de manifestants ont protesté le week-end dernier contre le chantier d’une méga-bassine agricole. Pourquoi ces structures sont-elles aussi décriées ? On vous explique.
Les méga-bassines sont au cœur d’une forte mobilisation à Sainte-Soline dans les Deux-Sèvres. Plusieurs milliers de personnes se sont réunies ce week-end, dénonçant une « aberration écologique ».
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Seize « réserves de substitution », comme on les appelle officiellement, doivent être construites pour l’irrigation et les agriculteurs. Pourquoi ces projets suscitent-ils autant de rejet ? Quels sont les arguments des deux camps ? On vous fait un résumé.
C’est quoi une méga-bassine ?
Ces bassines géantes, qui occupent plusieurs hectares, sont recouvertes de bâches pour être étanchéifiées. Destinées à des agriculteurs réunis en coopérative, elles doivent servir de réserve d’eau pour les cultures en été. Contrairement à ce que l’on peut penser, elles ne sont pas remplies grâce à l’eau de pluie.
Le principe est tout autre : l’eau est prélevée directement dans les nappes phréatiques l’hiver – de novembre à mars, quand leur niveau est élevé, via des canalisations. L’été, quand l’eau vient à manquer, les agriculteurs peuvent utiliser cette eau hivernale excédentaire pour irriguer leurs cultures, en substitution des volumes habituellement puisés dans les cours d’eau. Avec pour objectif une diminution de 70 % de ces prélèvements.
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En contrepartie, les agriculteurs s’engagent à adopter des pratiques plus respectueuses de l’environnement, comme la plantation de haies, la construction de corridors écologiques [des milieux permettant aux espèces animales de se déplacer entre deux habitats], passer en agriculture biologique…
Ci-dessous, la carte des bassines et des projets de bassine en France, par le collectif Bassines non merci.
Quel est le projet à Sainte-Soline et dans les Deux-Sèvres ?
Dans les Deux-Sèvres, 16 méga-bassines doivent être construites, au profit d’un groupement de 400 agriculteurs réunis dans la Coop de l’eau.
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La plus grosse de ces réserves possède une capacité d’environ 650 000 mètres cubes soit l’équivalent de 260 piscines olympiques. Soutenu par l’État, le projet coûtera au minimum 60 millions d’euros, financé à 70 % par des subventions publiques.
À Sainte-Soline, aucun des bénéficiaires de la première retenue ne s’est engagé, pour l’heure, à réduire son usage des pesticides.
Quels sont les arguments des militants anti-bassines ?
La future réserve est dénoncée par ses détracteurs comme un « accaparement de l’eau » par l’agro-industrie, doublé d’une aberration écologique à l’heure du réchauffement climatique et des sécheresses à répétition.
Pour les défenseurs de l’environnement et militants anti-bassines, cette réserve d’eau, normalement protégée de l’évaporation sous terre, est désormais à l’air libre, là où elle peut s’évaporer, entraînant ainsi une perte d’eau potable.
L’été, quand il fait très chaud, les pertes sont estimées entre 30 et 50 %, selon Bruno Parmentier, un spécialiste des questions agricoles interrogé par Franceinfo .
À l’air libre, cette eau, normalement pure et potable en sous-sol, serait aussi sujette à diverses pollutions.
Autre problème, ces retenues exposent de l'eau de la nappe, a priori protéger de l'évaporation, + fraiche et de +/- bonne qualité en surface où elle va subir des dégradations (eau stagnante chaude = dévpt d'algues, dont cyano et perte par évaporation) 4/n
— florence habets (@florencehabets) October 31, 2022
De plus, ces projets sont accusés d’accentuer les disparités et inégalités entre agriculteurs. Elles concerneraient en effet entre 5 et 6 % des exploitants, selon le collectif Bassines non merci et la Confédération paysanne, citée par France Inter .
Pour certains, ces bassines ne font que perpétuer un mode de culture trop consommateur en eau, dans un monde qui subit de plein fouet le changement climatique. La mise en place de méga-bassines « pour maintenir coûte que coûte les usages actuels, a fortiori dans un climat qui change et qui augmente le risque de sécheresses sévères, occulte une partie substantielle du problème, à savoir, justement, la nature des usages qui sont faits de cette eau », expliquent Florence Habets, directrice de recherche CNRS en hydrométéorologie et Magali Reghezza, géographe et membre du Haut conseil pour le climat, dans un article paru sur le site spécialisé Bon Pote .
Ultime argument des anti-bassines : le 18 mai 2022, cinq bassines agricoles de Charente-Maritime ont été jugées illégales, après 14 ans de bataille judiciaire, par la cour d’appel de Bordeaux.
Qu’en disent les défenseurs du projet ?
Les agriculteurs comptent sur ces bassines pour irriguer leurs cultures. Ces projets émergent dans les régions où les sécheresses de plus en plus fréquentes rendent leur métier difficile, comme les Deux-Sèvres, la Vendée ou l’Isère.
« Sans arrosage, on ne tiendra pas longtemps », a expliqué à l’AFP Ludovic Vassaux, exploitant en polyculture-élevage bio et vente directe à Épannes, dans l’ouest du département. Après des restrictions d’irrigation dès le printemps puis une sécheresse estivale « jamais vue », l’agriculteur de 43 ans a perdu 30 % de sa production (principalement lentilles, tournesol, blé, luzerne). Il attend cette méga-bassine pour s’assurer un revenu minimal.
Le président de la chambre d’agriculture de Nouvelle Aquitaine, Luc Servant, soulignait auprès d’ Ouest-France en septembre 2021 que les bassines sécurisent des filières à haute valeur ajoutée (semences, légumes industriels, élevage, protéines végétales non-OGM…) et porteuses d’emplois.
Les pro-bassines s’appuient aussi sur le rapport du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), qui estime que les pompages pour remplir les bassines auraient un impact « souvent négligeable » sur le cycle de l’eau en hiver, reprend Franceinfo, avec une estimation d’1 % de baisse du débit des rivières.
Cette modélisation, « exclusivement quantitative », ne prend pas en compte l’évaporation potentielle des futures réserves, ni la menace de sécheresses récurrentes liées au changement climatique, précise la direction régionale du BRGM à l’AFP.
Outre ce rapport, les scientifiques disposent encore de peu de données pour évaluer l’impact exact de ces méga-bassines. « La situation devrait être moins pire. Mais sera-t-elle bonne ? Quid des sensibilités aux seuils, aux sécheresses ? Cette solution sera-t-elle durable dans le temps ? On ne sait pas », écrit Florence Habets sur Twitter. Pour l’heure, l’efficacité de ces dispositifs reste inconnue dans un monde de plus en plus chaud, où les sécheresses sont amenées à se multiplier.