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« Ça touche à l’intime » : ce musée pas comme les autres réunit des milliers de cartes postales... |
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Carte postale de promotion de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, qui desservait la Normandie et la Bretagne. © Collection musée de la carte postale
À Baud, au cœur du Morbihan, se cache depuis maintenant trente ans un drôle de musée, entièrement consacré aux cartes postales. Katell Archambaud, chargée des collections, nous guide parmi ces petits objets qui racontent la Bretagne d’hier et d’aujourd’hui.
Un homme couvert d’abeilles, une « auto-école sans essence » fonctionnant grâce à un cheval, un vieux lépreux aux yeux inquiétants, un « joli petit goret » posant dans les bras d’une certaine Jeannette… Chaque petit rectangle de papier semble ouvrir une fenêtre sur une Bretagne étonnante, kitsch, drôle ou effrayante. Depuis Baud, on part pêcher la crevette à Pornichet, ramasser le goémon à Paramé, débarquer le thon à Concarneau ou récolter les choux-fleurs à Saint-Pol-de-Léon. On dépense tout au casino de Port-Louis, au pardon de Bénodet, à la buvette à Douarnenez ou à la noce à Questembert. On va à la forge et au moulin, à l’école et à la foire. Et on se sent presque indiscret en décryptant, au verso, une écriture soignée, minuscule ou raturée relatant la livraison d’un colis de beurre, l’achat d’une blouse pour Monique ou la mort d’un filleul à la guerre.
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« C’est ça qui est chouette avec la carte postale, c’est qu’on peut parler d’absolument tout », sourit Katell Archambaud. La chargée des collections aux yeux bleus et lunettes vertes nous reçoit au Carton Voyageur - musée de la carte postale, par un jour de pluie battante, un jour pour aller au musée. Elle en est convaincue : la carte postale, à la fois document du quotidien, clin d’œil à ceux qu’on aime et témoignage de la vie d’autrefois, est « un objet pas comme les autres ».
Apparues à la fin du XIXe siècle, les cartes postales ont connu leur âge d’or dans les années 1900-1920. Elles servaient alors à envoyer des nouvelles, prévenir un proche de son arrivée – « à la manière des SMS d’aujourd’hui » –, mais aussi, plus surprenant, à documenter « un accident, un incendie, un naufrage », illustre Katell Archambaud.
« Certaines photos sont de vraies mises en scène »
Cela fait maintenant trente ans que ces petits objets sont à l’honneur à Baud. Le musée est né de la rencontre entre James Éveillard, alors directeur de la bibliothèque municipale, et André et Lucette Leclerc, deux instituteurs et collectionneurs fous de cartes postales sur la Bretagne. Ces derniers cèdent leur fonds – entre 12 000 et 13 000 cartes postales – à la ville de Baud, qui crée en 1996 un musée leur servant d’écrin. Dès le début, ces images sont mises en ligne, de manière inédite pour l’époque, au moyen de CD-Rom puis sur la plateforme Cartolis, à partir de laquelle elles peuvent être réutilisées dans la presse, la recherche ou le marketing. Le musée a même été démarché par Google Arts & Culture pour des expositions virtuelles.

Carte postale représentant une Bretonne d’Yffiniac dans son costume traditionnel. Collection musée de la carte postale
En Bretagne, « territoire largement surexposé » et attirant les vacanciers, la carte postale a connu une histoire particulière. Fascinés par la forte identité de ce pays, peintres, photographes et éditeurs immortalisent Bretonnes en costume, vieux métiers et autres « curiosités ». Non sans biais : « C’est un regard qui n’est pas ethnographique mais qui transmet souvent des stéréotypes. Il y a des photos qui sont de vraies mises en scène, des représentations moqueuses, avec la figure du mendiant, de l’alcoolique… », rappelle la chargée des collections. Puis arrivent les Trente Glorieuses, la couleur et les photos « vues du ciel ». Aujourd’hui encore, à l’heure où le numérique nous assomme d’images, les cartes postales font de la résistance. « Il y a un côté sensible, les gens peuvent y exprimer une certaine créativité, explique Katell Archambaud. On peut même en envoyer par une appli de smartphone ! »
L’Afrique, les bistrots…
Dans sa scénographie, Le Carton Voyageur cherche à dépoussiérer l’image de la carte postale, souvent réduite à sa dimension patrimoniale, à travers un espace lumineux, des portants, des écrans, des ateliers jeune public… Le musée, qui reçoit entre 5 000 et 6 000 visiteurs par an, imagine également des expositions temporaires, autour de l’intelligence artificielle, l’Afrique, l’Art nouveau, le peintre Géo-Fourrier ou encore les bistrots.

Carte postale représentant un habitant de Papouasie - Nouvelle-Guinée. Collection musée de la carte postale
Inaugurée le 3 février, l’exposition actuelle propose de faire le tour du monde en 80 cartes postales, en partenariat avec le musée Jules-Verne de Nantes. Un documentaire de Thierry Salvert est aussi en projet : le réalisateur a retrouvé les cartes postales de son grand-père, qui avait fait le tour du monde pendant la Première Guerre mondiale. Dans le musée, il arrive que des visiteurs reconnaissent « un arrière-grand-oncle, une dame, un lieu ou une boutique, relève Katell Archambaud. Ça touche à l’intime. S’il y a un objet de musée qu’on peut s’approprier, c’est bien celui-là . »