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Municipales à Marseille : avec la réforme du scrutin, le RN peut-il faire basculer la deuxième ville de France ?... |
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Marine Le Pen, présidente des députés du Rassemblement National (RN), embrasse le candidat RN à la mairie de Marseille, Franck Allisio, lors de sa campagne à Marseille, le 16 janvier 2026. © MIGUEL MEDINA / AFP
Le nouveau mode de scrutin qui s’appliquera les 15 et 22 mars prochains lors des élections municipales à Marseille plonge la deuxième ville de France dans l’inconnu. Le Rassemblement national, qui rêve de mettre la main sur la métropole, se voit déjà vainqueur.
« Nous allons gagner ». À Marseille, le candidat du Rassemblement national, Franck Allisio, se voit déjà vainqueur des élections municipales face au maire sortant Benoît Payan (divers gauche). Et dans ce que l’on présente comme un duel au sommet, le nouveau mode de scrutin plonge la cité phocéenne dans l’inconnu. « On ne connaît pas tellement les effets de la réforme du scrutin, mais elle a transformé la manière de faire campagne à Marseille », observe Nicolas Maisetti, politiste à l’Université Paris 8.
En effet, contrairement aux précédentes municipales, les électeurs marseillais ne voteront pas uniquement pour leurs représentants au sein des mairies d’arrondissement (à Marseille, on parle de mairie de secteur, regroupant chacun deux arrondissements), qui étaient chargés ensuite d’élire les élus de la mairie de Marseille. Désormais, les électeurs voteront directement pour le conseil municipal de la ville, en plus de voter pour leur conseil d’arrondissement.
Une présidentialisation des élections
Nicolas Maisetti pointe ici une « présidentialisation » du scrutin, et ce, d’autant plus que l’élection présidentielle approche. « Il y a un enjeu national dans ces municipales », explique-t-il. « L’idée n’est plus de labourer le terrain à l’échelle des secteurs, mais de faire campagne avec un maire qui se présente uniquement à l’échelle centrale ».
Un effet qui se fait sentir dans les quartiers. « Des habitants nous disent qu’ils n’ont pas vu l’ombre d’un programme. Ils n’ont rien eu, et n’ont vu personne », témoigne Kader Benayed, membre du collectif KGBS qui milite pour inciter les citoyens à voter dans les quartiers nord de Marseille où l’abstention est forte. « C’est inquiétant. On essaie de notre côté de faire avancer la démocratie en faisant participer les gens, mais encore faut-il que les candidats aillent leur faire des propositions ».
Pour cet habitant, qui œuvre contre le désenclavement des quartiers nord, la campagne a changé de forme. « Ça se passe sur les réseaux maintenant. Les vidéos TikTok, c’est bien, mais le réel, c’est mieux », estime-t-il. « On a l’impression que les mairies de secteur ont été complètement oubliées de ce scrutin ».
Benoît Payan (divers gauche), Franck Allisio (RN), Martine Vassal (divers droite), Sébastien Delogu (LFI)… Les quatre principaux candidats ont d’ailleurs décidé de snober les élections de secteur pour ne candidater qu’à la mairie centrale. « Toutes les têtes de liste sont concentrées sur la Ville. Je ne connais aucun candidat dans un secteur, pointe Kader Benayed. Cela donne un sentiment de mépris pour les secteurs. Tout le monde se concentre sur la part du gâteau et on se fout des miettes ».
Une nationalisation du scrutin favorable au RN
Cette « présidentialisation » du scrutin marseillais est favorable au Rassemblement national, juge Nicolas Maisetti. « Les étiquettes partisanes pèsent beaucoup et l’étiquette RN est assez rentable ». Selon lui, les électeurs vont voter sur des identifications partisanes. « Le Rassemblement national peut présenter à peu près n’importe qui sur l’étiquette pour engranger pas mal de voix », poursuit-il, évoquant les dernières législatives qui ont porté des candidats inconnus du RN au second tour. « Il y a une force d’attraction pour le vote RN en tant que tel, détaché des candidats. Et Franck Allisio profite de ça ».
D’ailleurs, Franck Allisio ne fait presque pas campagne à Marseille, s’affichant essentiellement dans les médias ou dans le sillage de Marine Le Pen venue booster son meeting dans les quartiers chics du 8e arrondissement de la cité phocéenne. « Franck Allisio est complètement invisible à Marseille. Le Rassemblement national n’est pas du tout sur le terrain », souligne le politiste Nicolas Maisetti.
Kader Benayed ne cache pas ses inquiétudes face à cette campagne qui se mène loin du terrain. Le Marseillais craint que les besoins des habitants, en matière de services publics notamment, ne soient aussi boudés après les élections. « Vous n’avez qu’à regarder les programmes : il n’y a plus de chiffres précis, ça tient sur une page… » se désole-t-il.
Il redoute que les mairies de secteur ne deviennent que des « chambres d’enregistrement » sans réelles prérogatives, alors que les habitants « veulent de la proximité ». « Ils se sentent méprisés parce qu’ils ne voient plus personne », rapporte-t-il.
Une abstention record en 2020
Pour autant, la dynamique du RN suffira-t-elle à le hisser à la tête de la deuxième ville de France ? Kader Benayed en doute. « Il faut relativiser les bons scores du RN au premier tour, parce que c’est au pourcentage des votants et pas des inscrits », souligne-t-il, pointant les taux d’abstention record. « C’est là où le bât blesse ». Lors des dernières municipales en 2020, le taux d’abstention avait atteint près de 70 %, et plus de 80 % dans certains arrondissements.
« Il y a des gens qui votent RN parce qu’ils en ont marre, c’est un vote contestataire. Il y a aussi un vote raciste parce qu’on est une ville cosmopolite », reconnaît le membre du collectif, qui se dit apolitique sans pour autant cacher son aversion pour l’extrême droite. « Mais s’il y a davantage de participation, mécaniquement, le RN baissera », calcule-t-il. Son collectif revendique plus de 3 300 nouveaux inscrits sur les listes entre décembre et début février dans les 13, 14, 15 et 16e arrondissements, sans compter les mal inscrits qui n’avaient pas effectué leur changement d’adresse.
Un ancrage qui se renforce
Si le RN profite d’un ancrage militant un peu moins important que la gauche ou les centristes de l’ère Gaudin, l’extrême droite s’est peu à peu implantée depuis les années 1980, quand le Front national de Jean-Marie Le Pen lorgnait déjà la deuxième ville de France.
Le Rassemblement national profite par ailleurs de la campagne fragilisée de Martine Vassal, pour s’afficher comme la deuxième force politique à Marseille face à la gauche unie. La candidate de droite a multiplié les clins d’œil à l’extrême droite. Martine Vassal a notamment dit partager certaines « valeurs » du RN lors de la campagne, puis suscité la polémique en reprenant le triptyque pétainiste « Travail, famille, patrie ».
« Martine Vassal semble tiraillée entre d’un côté l’extrême droite qui a fait la course en tête depuis le début et son soutien du centre. Son entrée en campagne a été de ce point de vue très hésitante », commente Nicolas Maisetti.
Franck Allisio profite d’une percée du parti à la flamme depuis des années. En témoignent les derniers scrutins à Marseille, où la liste de Jordan Bardella a fait plus de 30 % lors des élections européennes de 2024. Quant aux législatives anticipées, le RN est aussi arrivé en tête dans cinq des sept circonscriptions au premier tour, pour remporter trois des sept sièges de députés au final.
La carte du front républicain
Dans cette campagne, la liste LFI de Sébastien Delogu grapille des voix à la liste divers gauche du maire sortant Benoit Payan face à la liste RN de Franck Allisio, tandis que la campagne de Martine Vassal (divers droite) bat de l’aile.
Triangulaire, quadrangulaire... Pour l’heure, tous les scénarios sont envisageables au second tour. Pour rappel, seules les listes ayant obtenu 10 % des suffrages exprimés seront maintenues au second tour. Par ailleurs, les listes ayant fait plus de 5% pourront éventuellement fusionner avec celles qui seront parvenues à se maintenir.
L’enseignant-chercheur en sciences politiques Alessio Motta a conçu un simulateur intégrant des dizaines de scénarios pour les municipales en France. Une véritable « machinerie » s’appuyant sur des logiques de vote depuis les années 2010 et qui intègre justement la réforme du scrutin dite PLM (Paris Lyon Marseille).
« Marseille, a priori, ne basculera pas, ne bougera pas », prédit Alessio Motta, dont le simulateur a servi au média StreetPress pour cartographier les risques qu’une ville bascule à l’extrême droite. « Je le tiens dur comme fer », insiste l’enseignant-chercheur, pour qui le seul risque que la ville bascule serait que la gauche soit divisée au second tour. « Ce n’est pas dans la culture politique de la gauche de prendre un tel risque. Je ne pense pas que ni Sébastien Delogu ni Benoît Payan ne soient prêts à assumer que la ville passe à l’extrême droite ».
Dans une ville où la gauche dispose d’un bastion important, le chercheur s’attend aussi à ce que les électeurs mobilisent leurs votes au second tour pour contrer le RN. « LFI devrait rentrer dans le rang entre les deux tours pour sauver la ville de la menace au Rassemblement national », estime aussi Nicolas Maisetti.
Et si on évoque l’hypothèse de rapprochements entre la gauche unie et LFI, Benoît Payan assure refuser toute alliance avec les Insoumis, appelant Sébastien Delogu à se retirer tout bonnement face à la menace du RN. Des tensions attisées par la mort du militant nationaliste Quentin Deranque à Lyon, un drame qui a assombri l’image de La France insoumise.
Loin de toutes ces considérations, dans les quartiers nord, Kader Benayed continue de sillonner les cités de Marseille pour convaincre les habitants d’aller voter. « Jusqu’au dernier jour, il ne faut pas lâcher ».