Accueil Info Info en continu ENQUÊTE. « Il faut d’urgence une loi Îles » : en Bretagne, l’appel des maires pour sauver les îles de l’Ouest

ENQUÊTE. « Il faut d’urgence une loi Îles » : en Bretagne, l’appel des maires pour sauver les îles de l’Ouest

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photo  le palais, commune phare de belle-île-en-mer (la plus peuplée des îles bretonnes), a dû compenser le déficit de 1 155 € au mètre carré du bailleur social pour construire des logements sociaux.  ©  marc ollivier / archives ouest-france 5

Le Palais, commune phare de Belle-Île-en-Mer (la plus peuplée des îles bretonnes), a dû compenser le déficit de 1 155 € au mètre carré du bailleur social pour construire des logements sociaux. © Marc Ollivier / archives Ouest-France

Belle-Île, Sein, Ouessant, Batz, Bréhat… Ces îles luttent pour leur survie. Elles sont confrontées à un afflux de résidents secondaires et à la pénurie de logements pour les habitants permanents. Et elles dépendent du tourisme pour vivre. Tout y est plus cher et plus compliqué que sur le continent. L’Association des îles du Ponant (AIP) réclame une loi Îles qui tienne compte de ces particularités.

 

Loger des jeunes couples avec enfants quand les résidences secondaires assèchent le marché du logement. Maintenir l’école ouverte alors que l’effectif seuil est le même que sur le continent. Favoriser l’emploi à l’année même si l’économie dépend du tourisme saisonnier. Construire malgré la loi Littoral… Les îles bretonnes luttent pour leur survie. Ce combat est devenu un contre-la-montre pour les plus isolées (Ouessant dans le Finistère, Bréhat dans les Côtes-d’Armor) et pour les plus petites de moins de 300 habitants (Molène et Sein dans le Finistère, Houat et Hœdic dans le Morbihan).

« Les petites îles ont le problème énorme du maintien des écoles, résume Olivier Carré, maire de l’île de Bréhat et président de l’Association des îles du Ponant (15 îles habitées de la façade atlantique, de Chausey à l’île d’Aix, 16 000 habitants, 18 communes, près de 4 millions de visiteurs par an). Sur Bréhat, il y a du travail. Soixante-dix personnes viennent y travailler tous les matins. Je dois trouver trois élèves pour maintenir une classe ouverte d’ici la rentrée. Alors, je tente de convaincre 10 à 15 % de ces gens de venir habiter sur l’île, mais ils me disent tous : “Donnez-moi un logement.” Le problème du logement, c’est le maintien de l’école et, pour moi, c’est fondamental pour l’avenir des îles. »

Lire aussi : Trois millions de touristes sur les îles bretonnes : un casse-tête qui les fait vivre

« Tout y est plus cher et plus compliqué »

Ce combat pour survivre, les îles le mènent à armes inégales par rapport aux communes du continent confrontées aux mêmes problèmes. « Tout y est plus cher, fait remarquer le maire de l’Ile-de-Sein, Didier Fouquet, et tout y est plus compliqué. » Cela va du contrôle technique d’un véhicule municipal d’Ouessant, qui exigeait son déplacement à Brest, au casse-tête de la gestion des déchets sur l’île de Sein, stockés sur l’île et évacués quatre fois par an. Problème : la déchetterie doit être adaptée en tenant compte des contraintes environnementales. Coût : 4 millions que la commune au budget de 400 000 € environ ne peut payer.

photo l’île de sein (finistère) évacue ses déchets quatre fois par an. problème : la déchetterie doit être adaptée en tenant compte des contraintes environnementales. coût : 4 millions que la commune au budget de 400 000 € environ ne peut payer.  ©  vincent mouchetl / archives ouest-france

L’île de Sein (Finistère) évacue ses déchets quatre fois par an. Problème : la déchetterie doit être adaptée en tenant compte des contraintes environnementales. Coût : 4 millions que la commune au budget de 400 000 € environ ne peut payer. Vincent Mouchetl / archives Ouest-France

À Palais, commune phare de Belle-Île-en-Mer (Morbihan), la commune a dû compenser le déficit de 1 155 € au mètre carré du bailleur social pour construire des logements sociaux. « Le prix du logement est compris entre 2000 et 2 200 € hors taxes le mètre carré sur le continent quand il se situe entre 3 700 et 3 800 € le mètre carré à Belle-Île-en-Mer », constate le cabinet Ressources Consultants Finances, mandaté par l’association des îles du Ponant pour mettre à jour son chiffrage des surcoûts insulaires réalisé en 2014.

Belle-Île-en-Mer, encore, où refaire une route coûte deux fois plus cher que sur le continent. Pourquoi ? Parce qu’il faut acheminer jusqu’à Palais, en six heures maximum, l’enrobé produit par la centrale de Kervignac, près de Lorient, afin qu’il reste chaud et utilisable. Coût du mètre linéaire : 100 €, contre 56 € sur le continent. « Avec 111 000 €, on réalise 2 km de voirie sur le continent contre 1 km à Belle-Île-en-Mer », constate Ressources Consultants Finances.

Selon le cabinet, les surcoûts pour les îles « sont en forte croissance » depuis dix ans. Transports de marchandises et déplacements des agents et des élus ? Ils ont plus que triplé pour passer à 10,30 € par habitant (contre 3 € en 2014). Écoles publiques communales ? C’est + 22 % avec un surcoût qui atteint 13,30 € par élève. Frais d’installation de chantiers ? Plus 44 % contre + 38 % en 2014.

Lire aussi : ENQUÊTE. Comment nos très chères îles bretonnes sont devenues « un marché immobilier de riches »

photo l’île de batz (finistère) compte 507 habitants permanents et environ 2 000 l’été. ce « caillou » de 3 km2 affiche 80 % de résidences secondaires.  ©  ouest-france

L’île de Batz (Finistère) compte 507 habitants permanents et environ 2 000 l’été. Ce « caillou » de 3 km2 affiche 80 % de résidences secondaires. Ouest-France

Cette spécificité insulaire est-elle suffisamment reconnue par l’État ? Romain Pasquier, directeur de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) pointe les contradictions de cette « république jacobine qui n’a cessé d’empiler les statuts spécifiques des territoires. Pour les grandes métropoles Paris, Lyon, Marseille. Pour les départements comme la Moselle ou l’Alsace. Pour la Corse. Pour les territoires d’outre-mer. Mais pour les îles du Ponant, rien. On les reconnaît depuis peu mais on ne leur donne rien. ».

De fait. Il a fallu attendre 2022 et la loi 3DS pour que la République reconnaisse « le développement durable des communes insulaires » comme un « objectif majeur d’intérêt national ». Un vœu pieux sans conséquence concrète, pas même dans la révision de la Dotation communale d’insularité (DCI), cette enveloppe octroyée aux îles par l’État depuis 2017 (4 millions d’eurospar an à partager entre les îles au prorata de leur population). Celle-ci a… mécaniquement baissé de 143 € par habitant à 132 € puisqu’elle n’a jamais été révisée malgré l’inflation (+ 21 %) et l’augmentation de la population (+ 8,3 %).

Lire aussi : « Sans candidats, c’est la mort » : Pourquoi le nouveau scrutin des municipales inquiète les petites îles bretonnes

photo les îles du ponant attirent près de 4 millions de visiteurs par an, à l’image de l’île de batz qui en accueille en moyenne 2 500 par jour l’été, avec des pics d’affluence à 5 000 touristes.  ©  ouest-france

Les îles du Ponant attirent près de 4 millions de visiteurs par an, à l’image de l’île de Batz qui en accueille en moyenne 2 500 par jour l’été, avec des pics d’affluence à 5 000 touristes. Ouest-France

50 mesures et l’espoir d’une loi Île pour 2028

C’est pourquoi l’Association des îles du Ponant change de braquet. Elle fait 50 propositions et réclame une loi Îles« sur le même modèle que la loi Montagne » votée en 1985. Ce texte reconnaît le droit à la différence de plus de 5 000 communes de montagne et leur donne plus de pouvoir notamment pour gérer l’urbanisation et le développement économique tout en protégeant l’environnement.

« Il y a urgence, résume Olivier Carré. Les petites îles sont menacées sous cinq ans si l’on ne fait rien. Nous sommes parfaitement conscients que cette loi est un projet de long terme. On ne vise pas 2027, mais 2028 ou 2029.  »

Alors que le gouvernement Lecornu prépare trois projets de loi sur la décentralisation, l’association muscle son lobbying. Elle s’est rapprochée de la puissante Association nationale des élus du littoral (Anel), qui milite pour une révision de la loi Littoral. Elle a aussi réuni, mardi 10 février 2026, sur l’île de Batz (Finistère) les sénateurs du Finistère Michel Canévet et Nadège Havet, la députée du Finistère Mélanie Thomin ainsi que la ministre bretonne de l’Aménagement du territoire Françoise Gatel.

photo la ministre de l’aménagement du territoire françoise gatel, le maire de l’île de batz éric grall et le maire de l’île de bréhat olivier carré, mardi 10 février 206, sur l’île de batz (finistère).  ©  ouest-france

La ministre de l’Aménagement du territoire Françoise Gatel, le maire de l’île de Batz Éric Grall et le maire de l’île de Bréhat Olivier Carré, mardi 10 février 206, sur l’île de Batz (Finistère). Ouest-France

Olivier Allain, vice-président de la Région Bretagne, a réaffirmé le soutien du conseil régional qui consacre aux îles un million par an : « Quelles que soient les restrictions budgétaires, les îles seront toujours traitées à part. »

Soutien de Gérard Larcher

Dans une vidéo, le président du Sénat Gérard Larcher a aussi fait part de son soutien. « Il faut prendre en compte la spécificité des îles. Cela ne signifie pas remettre en cause l’unité de la République », a tranché le troisième personnage de l’État, propriétaire d’une résidence sur l’île de Batz.

La ministre Françoise Gatel doute toutefois d’une « loi dans les mois à venir » eu égard au « calendrier de l’Assemblée nationale. Il y a un risque que cela n’arrive pas pour Noël prochain. La loi peut être une espérance mais il faut déjà veiller à adapter tous les textes qui passent. Je ferai ma part de petit colibri pour vous être utile le temps que les dieux de la République me prêtent ».

La sénatrice Nadège Havet a saisi la balle au bond. Elle prône « un pack des parlementaires des îles du Ponant pour amender chaque loi » en leur faveur et a lancé « l’Appel de l’île de Batz pour qu’elles soient reconnues dans chaque texte adopté ». Au cours de cette veillée de guerre bretonne, Françoise Gatel a reconnu l’urgence. « Les îles ne resteront même pas des cartes postales si personne n’y vit et n’y travaille. »

 
Laetitia JACQ-GALDEANO.    Ouest-France  

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