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RENCONTRE. La corrosive autrice Lionel Shriver secoue l’Amérique avec « Hystérie collective »... |
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Lionel Shriver, ici à Rennes, où elle a présentéson roman « Hystérie collective » en janvier. © Thomas
Dans « Hystérie Collective », la romancière américaine, qui ne mâche ses mots ni dans ses livres ni dans la vie, pourfend jusqu’à l’absurde la bien-pensance et la discrimination positive. Elle imagine une société où tous les hommes sont censés être aussi intelligents les uns que les autres.
Sourire en coin et humour pince-sans-rire, Lionel Shriver n’est pas mécontente de l’effet qu’elle produit sur ses lecteurs. La tournée qu’elle vient d’achever pour « Hystérie collective » permet à la romancière américaine, établie au Portugal avec son mari jazzman, de tester en direct live ses idées chocs. Ainsi, à l’Institut franco-américain de Rennes (Ille-et-Vilaine), lorsqu’une dame apostrophe cette pourfendeuse de la discrimination positive pour lui demander comment les femmes peuvent espérer plus d’égalité. Je ne m’en fais pas pour nous,
répond-elle. À l’université, dans le professorat, l’édition, il y a plus de femmes. Nous n’avons plus besoin de préférences de genre. C’est insultant.
La malbouffe, le culte du corps
Lionel Shriver n’y va jamais par quatre chemins pour affirmer ses idées, souvent à rebours de celles du milieu littéraire, et dénoncer les dérives et les penchants inavouables de nos sociétés. Au fil d’une quinzaine de romans, la corrosive écrivaine de 68 ans a dynamité pas mal de tabous, comme le prétendu instinct maternel dans « Il faut qu’on parle de Kevin », dont l’adaptation au cinéma a décuplé sa notoriété. Elle s’est aussi attaquée à la malbouffe dans « Big Brother », au culte du corps et de la performance dans « 4 heures, 22 minutes, 18 secondes ». Elle en rit, avouant qu’elle est « accro au footing et au vélo ».
Dans ses derniers ouvrages, elle prend la défense de la liberté d’expression, menacée selon elle par la gauche progressiste et les « hystéries sociales » comme le wokisme, la cancel culture, la transidentité… Des prises de position parfois extrêmes, dont on se demande si elle y croit mordicus ou si elles sont déclenchées par un perpétuel besoin de lutter contre le courant dominant.
L’écrivaine, née à Gastonia, en Caroline du Nord, a fait la preuve de son caractère bien trempé à quinze ans en troquant son prénom de Margaret Ann, objet de son aversion, contre le masculin Lionel. J’étais entre deux frères dans une famille très patriarcale. J’ai dû me dire que comme je ne pouvais pas les battre, je devais être comme eux.
Élevée dans un environnement très religieux ar un père pasteur presbytérien, elle était en conflit avec ses parents. J’étais très sceptique envers la religion. Je n’aimais pas l’idée selon laquelle je devais avoir les même croyances que mes parents.
Difficile de ne pas voir de similitude entre elle et l’héroïne d’»Hystérie collective », Pearson, fille de témoins de Jéhovah au tempérament rebelle. Celle-ci s’élève contre la Parité mentale, doctrine régnant sur les États-Unis, selon laquelle il est interdit de distinguer les individus selon leur intelligence. Quiconque est soupçonné de « suprémacisme intellectuel » s’expose à de gros ennuis.
Dans ce monde, les échecs et le Rubik’s cube, trop difficiles, sont proscrits. De même que la série policière « Columbo » (dont le héros est trop malin), des romans comme « L’Idiot » et des films comme « Forrest Gump » (susceptibles de se moquer de gens moins affûtés intellectuellement). Les concours sont bannis : trop discriminants. Il est interdit de traiter quelqu’un de bête ou de stupide, sous peine d’aller en prison. Même l’adjectif « lent » est proscrit, car assimilable à la lenteur d’esprit.
Contre la réécriture des œuvres
D’où viennent à la romancière ces folles idées ? La réalité fait pas mal le boulot pour moi »,
ironise-t-elle. Ainsi, l’université de Stanford a banni l’expression « Tuer deux oiseaux avec une pierre » (faire d’une pierre deux coups), car elle bafoue les droits des animaux…
Lire aussi : A quoi servent vraiment les sensitive readers, ces relecteurs chargés d’expurger les livres ?
Ce système confinant à l’absurde lui permet de pourfendre le politiquement correct, la bien-pensance et de s’attaquer à la discrimination positive dont elle fustige les excès. Distinguer les gens pour de mauvaises raisons, ça ne fonctionne pas. Ce qui importe c’est la diversité, la compétence et le mérite.
Le livre est aussi le prolongement de son combat contre la réécriture des œuvres, dont celle de Roald Dahl, auteur de « Charlie et la chocolaterie », objet d’un toilettage gommant par exemple les références au physique ou à la santé mentale. Le travail des « sensitivity readers », qui expurgent les textes avant publication, la fait bondir. Cela conduit à la paralysie ! De toute façon, vous blesserez toujours quelqu’un.
Elle dit ne pas y être soumise. Et on voit mal quel éditeur s’y risquerait…
« Hystérie collective », Belfond, 336 pages, 23 €.