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Pronom « iel » : « Le dictionnaire n’invente jamais un mot, c’est toujours l’usage qui prime »2 |
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Le dictionnaire Le Robert a intégré le pronom « iel » à sa version en ligne. © Fotolia archives
Maria Candea, professeure en linguistique française à l’université de la Sorbonne Nouvelle, analyse la récente intégration du pronom « iel » dans les pages numériques du dictionnaire Le Petit Robert. Selon elle, du fait de son « usage en expansion », cet ajout est cohérent.
« Pronom personnel sujet de la troisième personne du singulier et du pluriel, employé pour évoquer une personne quel que soit son genre. » Cette définition du pronom « iel », ajoutée par le dictionnaire Le Petit Robert dans son édition en ligne, a provoqué la critique de plusieurs personnalités politiques, à commencer par le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Pour Maria Candea, professeure en linguistique française à l’université Sorbonne-Nouvelle, le dictionnaire Le Petit Robert ne fait qu’institutionnaliser un usage. Entretien.
Quel regard portez-vous sur l’intégration du pronom « iel » dans les pages numériques du Petit Robert ?
Je ne suis absolument pas surprise puisque cela fait très longtemps que je vois le pronom « iel » dans les usages. Je me rappelle notamment d’une thèse en géographie présentée à la Sorbonne et datant de 2015 qui était intégralement rédigée avec le pronom « iel », surtout au pluriel. Donc Le Petit Robert est ici dans son rôle, dans la démarche attendue d’un dictionnaire car c’est un pronom qui émerge depuis quelque temps.

Maria Candea, professeure en linguistique française. François Escriva
C’est le dictionnaire qui dicte notre langage ou c’est notre langage qui dicte le dictionnaire ?
Le dictionnaire n’invente jamais un mot, c’est toujours l’usage qui guide le dictionnaire. Les lexicographes assurent une veille active et à un moment donné, ils décident d’enregistrer un usage et en quelque sorte, l’institutionnaliser. Quand l’usage émerge, les gens vérifient si le mot est dans le dictionnaire, et c’est frustrant quand ils ne le trouvent pas. Mais pour des questions de place, le dictionnaire ne peut pas insérer tous les mots que l’on utilise. Il y a des milliers de mots que l’on appelle « candidats ».
Est-ce que c’est une décision politique ou linguistique ?
C’est un choix éditorial. Dans le livre que j’ai coécrit avec Laélia Véron, Parler comme jamais, (éditions Le Robert, 2021), un chapitre porte sur cette question, se demander si le dictionnaire est de droite ou de gauche. En réalité, il n’y a pas un dictionnaire, il y a des dictionnaires, et nous nous sommes entretenues avec des représentants du Robert et du Larousse, pour parler de leur concurrence commerciale et de leurs critères différents. Le Larousse a des positions plus conservatrices, et traditionnellement, il attend plus longtemps avant de faire entrer les mots. Mais très souvent, le Larousse suit Le Petit Robert.
Le Petit Robert fait entrer les mots plus rapidement dans son dictionnaire, cela donne une visibilité à certains mots. Ils l’ont fait pour « féminicide » ou « homoparentalité » par exemple. Lorsque le mot « féminicide » est apparu pour la première fois dans Le Petit Robert, il n’était pas encore entré dans l’usage grand public. Mais les médias en ont beaucoup parlé et donc les gens se le sont approprié.
De son côté, le Larousse a fait la même chose pour « divulgâcher », l’équivalent francisé de « spoiler ». Ils ont fait le choix de l’insérer pour lui donner un coup de pouce, mais cela n’a pas vraiment marché. Les deux ont fait la même chose pour « courriel », mais cela n’a jamais pris, on continue à utiliser le mot « mail ».
Est-ce possible que l’intégration ne reste qu’un temps ?
Oui, il peut arriver que l’usage soit éphémère et alors, ils enlèvent le mot. Pour « iel », l’usage est pour le moment en expansion, cela paraît cohérent qu’ils l’intègrent. Pour le pronom « iel », cela va lui donner de la visibilité mais rien n’est garanti, c’est l’usage qui va trancher. Si dans dix ans, plus personne ne l’utilise, il sera enlevé mais son intégration a aussi un rôle de documentation pour la postérité.
Est-ce que cela préfigure qu’un jour le pronom « iel » sera reconnu par l’Académie française ?
L’Académie publie un dictionnaire par siècle, c’est quand l’usage est complètement figé qu’elle l’entérine. Pour « autrice », ils ont mis quarante ans. Le dictionnaire de l’Académie n’est pas fait pour être à jour des mots à la mode.
Certains chercheurs assimilent l’écriture inclusive à l’égalité femmes-hommes, quelle est votre position ?
Je ne vois pas comment « iel » tout seul peut favoriser l’égalité femmes-hommes. Le langage ne précède rien, il intervient après d’autres pratiques. Pendant longtemps, l’Académie française n’a pas reconnu le mot « pharmacienne » car elle considérait que c’était la femme du pharmacien. Avec l’accès des femmes à l’université, elles ont commencé à porter un combat symbolique pour féminiser le nom de la profession de pharmacien. « Iel » peut faciliter la reconnaissance d’un genre non binaire, uniquement si cette demande sociale se maintient.
Le mot polémique « woke » qui est beaucoup utilisé en ce moment peut-il entrer dans le dictionnaire ?
« Woke » est utilisé de façon instable et contradictoire, certains l’utilisent comme une insulte. C’est assez difficile de définir une nouvelle insulte mais je pense tout de même qu’il est dans la liste des candidats. Quant au fait que ce soit un anglicisme, cela ne pose pas de problème. « Darknet » ou « scroller » sont des anglicismes qui sont rentrés récemment dans le dictionnaire par exemple. Et je sais que « goodie » et « totebag » sont candidats.
j'ignorais totalement l'usage de ce mot , pourtant j'ai des petits-enfants qui sont souvent sur les réseaux sociaux; je trouve cela ridicule de ne pas donner le bon pronom pour désigner une personne