|
« Une culture d’avenir » : il quitte sa vie d’architecte en Suisse pour faire renaître la vigne en Corrèze... |
Ancien architecte en Suisse, Philippe Avril a tout quitté il y a dix ans pour relancer la vigne sur les coteaux d’Argentat-sur-Dordogne (Corrèze). Avec son épouse Vania, l’homme a investi plusieurs millions d’euros et affronté les obstacles pour planter douze hectares. Aujourd’hui, le couple commercialise ses premières cuvées de vin nature.
Quitter une carrière en Suisse pour replanter des vignes sur des coteaux abrupts de Corrèze : c’est le pari de Philippe et Vania Avril, décidés à faire renaître un vignoble oublié à Argentat-sur-Dordogne. Pendant dix ans, au sein du domaine de Saint-Bazile-de-la-Roche, le couple a planté, investi, et surmonté de nombreux obstacles techniques et climatiques. Aujourd’hui, ils viennent de commercialiser leurs toutes premières bouteilles.
Originaire de Libourne (Gironde) et formé à la viticulture, Philippe Avril s’était éloigné de son secteur de prédilection faute de débouchés professionnels stables. Il s’est alors orienté vers la construction et l’architecture. « J’ai fait tout mon parcours dans la direction de travaux, tout en gardant en tête de revenir un jour au travail de la terre », nous explique le vigneron.
Un « vin 100 % nature »
En 2015, le couple s’installe à Argentat, un territoire pourtant peu associé à la viticulture, bien qu’historiquement marqué par les vignes. « Dans le bassin argentatois, il y avait 1 500 hectares de vignes il y a un siècle. On ne fait que remettre en production une partie d’un vignoble abandonné », rappelle-t-il. Le couple travaille sans salariés. Aidé ponctuellement par son épouse, Philippe Avril assure l’essentiel des tâches dans les vignes.Â
Philippe et Vania Avril ont fait le choix d’un « vin 100 % nature », sans intrants ni sulfites. Un parti pris économiquement risqué car cette approche implique un suivi rigoureux des cuves. « Souvent, ceux qui font du vin nature gardent une production conventionnelle pour sécuriser l’exploitation. Nous, on a tout misé sur la nature », explique-t-il.
Une trentaine d’euros la bouteille
Les prix, fixés autour de 32 à 33 € la bouteille en moyenne, reflètent à la fois ce positionnement et les investissements consentis, autour de deux millions d’euros. « Après dix ans d’investissement, on ne peut pas vendre à perte, justifie Philippe Avril. Mais nous ne sommes pas du tout rentables pour l’instant. Selon un œnologue indépendant, nous sommes à des années-lumière du prix auquel on devrait vendre nos vins, parce qu’ils ont une spécificité, une expression de terroir qui n’est pas assez valorisée. ».
Pour atteindre l’équilibre économique, le couple prévoit à terme d’agrandir la surface de production et de développer plusieurs gammes. « Pour l’instant, seuls deux hectares sur douze sont en production. Le jour où l’ensemble du domaine sera exploitable, on va pouvoir jongler sur les volumes, on fera du haut de gamme mais aussi du haut de gamme accessible », envisage-t-il.
Problèmes techniques et aléas climatiques
Mais la mise en place du vignoble a été marquée par plusieurs difficultés. En 2017, des problèmes de greffage ont entraîné la perte de nombreux pieds de vigne. « Le pépiniériste nous a vendu des plants mal greffés, et quand les pieds ont demandé de la force pour produire, les points de greffe ont claqué », déplore Philippe Avril. En 2020, une autre plantation a échoué, en raison cette fois d’une profondeur insuffisante.
À ces difficultés s’est ajoutée la grêle, en septembre 2022, qui a fortement touché le vignoble. « On a pris pendant dix minutes de la grêle de la taille de balles de golf, on a été broyés », se souvient-il. Une partie des vignes a dû être replantée, retardant encore la montée en production. « Les volumes ne sont pas ceux qu’on avait prévus, et il nous faudra encore sept ou huit ans pour revenir à pleine production », estime-t-il.
Une première cuvée très attendue
Mais après une décennie de plantations et d’attente, les premières cuvées de vin blanc et rouge sont enfin mises sur le marché, avec 10 000 bouteilles au total. Pour le vigneron, ces vendanges confirment le potentiel du terroir corrézien. « La qualité des raisins est exceptionnelle. On sort un vin qui ne ressemble à rien de ce qui se fait dans les autres appellations de ce type de cépage », assure-t-il.
Très attendue, la commercialisation marque une étape importante. « C’est s’ouvrir à la critique, positive ou négative. C’est aussi beaucoup d’interrogations : on se demande si on a bien fait, si on aurait dû faire différemment », confie-t-il.
Mais les retours sont encourageants, selon le vigneron, qui a vendu plusieurs centaines de bouteilles en deux mois. « On a été agréablement surpris, on a beaucoup plus de ventes au domaine que sur Internet. C’est incroyable de voir la quantité de Corréziens qui ont fait le déplacement malgré les contraintes », s’étonne Philippe Avril.
« Une culture d’avenir »
L’homme voit également son projet comme une contribution à la renaissance de la vigne en Corrèze, un territoire où la viticulture a fortement reculé au cours du XXe siècle. « On représente 15 % du vignoble du département, et nous sommes les seuls vignerons indépendants ici, souligne-t-il. Replanter les vignes dans les coteaux, c’est très onéreux, ça demande énormément de travail. Il faut des gens endurants et patients. Mais malgré tout, ça vaut le coup. C’est une culture d’avenir. »
Aujourd’hui, Philippe Avril est fier de son projet et n’a aucun regret. « La vigne quand même, c’est travailler dans la nature. Moi, quand je regarde notre environnement, je ne comprends pas qu’on puisse aimer bosser dans un bureau. C’est quand même mieux ça que la vue sur les immeubles », a-t-il confié à France 3 Nouvelle-Aquitaine . Objectif désormais : « faire venir des jeunes, créer de l’emploi et développer l’œnotourisme », conclut l’exploitant, dont le vignoble accueille déjà des groupes de visiteurs.