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« Ils ont retrouvé goût à la vie » : contre l’isolement, ces seniors ont choisi de vivre dans une maison partagée... |
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Portée par l’association Gurekin, une maison partagée pour seniors a vu le jour à Urt (Pyrénées-Atlantiques) en décembre 2024 après plus de deux ans de concertation avec les futurs résidents, en quête d’autonomie et de lien social. © Annabelle Pachon
À Urt, dans le Pays basque, l’association Gurekin a ouvert sa première maison partagée pour seniors en décembre 2024. Pensée comme une alternative à l’Ehpad, cette résidence met l’accent sur l’autonomie, le lien social et la participation des résidents. Objectif : rompre l’isolement sans renoncer à sa liberté.
« On voulait un projet qui ait du sens, tout en laissant la place aux personnes concernées de participer à sa création », explique Annabelle Pachon, directrice de la maison partagée pour personnes âgées à Urt (Pyrénées-Atlantiques), au cœur du Pays basque. Nommée « Jeanne », cette résidence pas comme les autres a ouvert ses portes en décembre 2024. Portée par l’association Gurekin, elle accueille dix seniors dans un cadre pensé pour rompre l’isolement, sans renoncer à la liberté. Une alternative ambitieuse à l’Ehpad.
« On s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup de personnes âgées isolées sur le territoire. On s’est dit qu’il fallait trouver une solution », développe la responsable et cofondatrice de l’association. Dès décembre 2021, bien avant l’arrivée des premiers résidents, les futurs colocataires ont été associés à la conception du projet. Pendant près de trois ans, ils se sont rencontrés régulièrement pour imaginer leur cadre de vie. Gurekin, qui signifie « avec nous » en basque, résume ainsi l’esprit de cette démarche.
Logements privatifs et espace partagée
La maison partagée se distingue clairement d’un établissement médicalisé. Chaque résident dispose d’un appartement privatif de 46 m², entièrement adapté au vieillissement par un ergothérapeute, complété par 100 m² d’espaces communs pensés collectivement. « L’idée, c’est que la personne se sente libre d’habiter chez elle, et pas dans un établissement, mais avec les mêmes droits », insiste la directrice. Les loyers, compris entre 550 et 1 150 € selon les revenus, visent à préserver une mixité sociale.
Cuisine, salon, buanderie, mais aussi une chambre d’appoint pour accueillir les familles : les espaces communs ont été pensés par les seniors eux-mêmes. « Ils peuvent venir en pyjama dans les espaces partagés, tout est dans le même bâtiment », sourit-elle. Contrairement à la plupart des résidences pour seniors, rien n’est imposé : « Le groupe décide lui-même de son organisation. Parallèlement, l’association propose des temps d’animation : piscine, cinéma, activités manuelles, discussions autour d’une tasse de thé… Mais ça, c’est au bon vouloir des résidents. »

Les résidents peuvent jouer à des parties de Rummikub effrénées. Annabelle Pachon
L’apprentissage du vivre-ensemble
Fin 2024, l’arrivée dans la maison a nécessité un accompagnement particulier, car quitter sa demeure familiale, parfois habitée toute une vie, n’est jamais anodin. « Toutes les émotions se mélangeaient : la tristesse, l’angoisse, mais aussi l’excitation, parce que ça faisait trois ans qu’on en parlait et que, cette fois, ça devenait concret », confie Annabelle Pachon.
La première année a été celle de l’apprentissage du vivre-ensemble, avec ses ajustements et ses petites histoires du quotidien. « Les résidents le résument bien, ils disent que c’est un peu comme le temps : parfois il y a de l’orage, mais il y a très vite de belles éclaircies. » Il y a aussi les moments forts, comme le décès d’une résidente seulement quelque mois après l’ouverture. « Il a fallu faire le deuil, accompagner le groupe et accueillir une nouvelle personne », se souvient la directrice. L’association joue alors un rôle de régulation. « On est là pour accompagner le bien-vivre ensemble, mais pas à la place des personnes. Notre objectif, c’est qu’ils arrivent à faire des choses sans nous. »
« Aujourd’hui, je suis ravie ! »
Un an après, les effets sont bien visibles. « Certains disent avoir retrouvé goût à la vie, d’autres parlent d’un sentiment de sécurité », affirme Annabelle Pachon. Interrogés par nos confrères de France 3 Nouvelle-Aquitaine , les résidents semblent bel et bien conquis. « Je me sens vraiment chez moi ici. C’est moi qui ai choisi de venir ici. J’ai suivi le projet durant trois ans car on ne savait pas si ça allait se faire. Et aujourd’hui, je suis ravie ! Aucun regret ! », a témoigné une résidente de 80 ans.
D’après la directrice, ils ont gagné en autonomie, trouvé leur rythme et recréé du lien. « Des résidents venaient dans les espaces partagés, mais ne savaient pas trop quoi faire. On leur a fait découvrir des jeux de société et depuis, ils le font régulièrement sans nous. Ils ont même organisé le réveillon du Nouvel an tout seuls. C’est que du bonheur de voir ça », se réjouit-elle.
Les familles, lorsqu’elles sont présentes, notent elle aussi ces évolutions. Annabelle Pachon l’illustre par l’histoire de cette résidente ayant habité seule à Urt durant trente ans après le décès de son mari. « Sa première volonté était d’avoir un logement privatif dans le même village. Le vivre ensemble ne lui tenait pas spécialement à cœur au départ. Mais en deux ans d’ateliers participatifs, on a vu à quel point elle a évolué. Aujourd’hui, ses proches nous disent qu’ils ne la reconnaissent plus, elle a beaucoup plus d’énergie qu’avant. »

La cuisine, un instant de partage. Annabelle Pachon
De nouvelles maisons à venir
La responsable reconnaît toutefois que la maison partagée ne s’adresse pas à tous les profils. « La personne qui souhaite garder sa liberté et être actrice de sa vie y a toute sa place. Mais quelqu’un qui ne veut pas de lien social, qui a un très fort caractère et qui n’est pas prêt à s’adapter ne trouvera pas son bonheur ici, précise-t-elle. Il faut accepter les différences, se parler dans le respect, éviter les comportements excessifs. » Depuis l’ouverture, un seul senior aurait éprouvé des difficultés au sein de la communauté, « mais c’est surtout parce qu’il ne se sentait pas bien dans le village. Il n’avait plus ses repères, comme d’aller à son bar habituel etc. »
Forte de cette première expérience, l’association prépare déjà de nouvelles maisons partagées dans les communes voisines de Hasparren et Urcuit. Tout comme celle d’Urt, elles feront partie de projets plus larges d’habitat participatif. « C’est l’intégration qui dicte tous nos projets. L’enjeu, c’est de redonner du sens au fait d’habiter un quartier, c’est-à -dire ne pas simplement le voir comme un endroit où l’on vit, mais plutôt aller à la rencontre de ses voisins, créer de la solidarité, du lien intergénérationnel… » Une volonté partagée par les mairies, qui souhaitaient répondre autrement aux besoins des seniors isolés.
À son lancement en décembre 2018, Gurekin ne comptait que deux personnes. Aujourd’hui, quatre salariés et plusieurs bénévoles composent ses rangs. Elle a même été distinguée « Pépite 2025 » par la Fondation de France, une reconnaissance nationale qui fait la fierté d’Annabelle Pachon : « C’est un peu l’étoile du Guide Michelin pour une association. »