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ENTRETIEN. Vaccination obligatoire : « Il faut viser toute la population », conteste un urgentiste... |
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« Si le gouvernement veut utiliser le bâton, qu’il le fasse avec l’ensemble de la population. S’il opte pour l’obligation vaccinale, qu’il l’impose à tous les Français. » © Franck Dubray / Ouest France
Le gouvernement s’apprête à rendre obligatoire la vaccination des soignants contre le Covid-19. Médecin urgentiste en Seine-Saint-Denis, responsable de la fédération CGT-Santé, Christian Prudhomme y est opposé. Pour lui, « c’est l’ensemble de la population non-vaccinée qu’il faut viser ».
L’évolution du variant Delta du Sars CoV-2 inquiète face à une couverture vaccinale en France très éloignée de l’immunité collective. Le Premier ministre Jean Castex consulte cette première semaine de juillet, les chefs de file du Parlement et des élus locaux pour aborder, entre autres, la question de l’obligation vaccinale des soignants. Christophe Prudhomme, médecin urgentiste en Seine-Saint-Denis, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf) et responsable de la fédération CGT-Santé, y est opposé. À moins que cette obligation ne s’applique à tous les Français. «
Pourquoi stigmatiser une partie de la population ? » interroge-t-il. Entretien.
Faut-il rendre la vaccination obligatoire pour les soignants ?
Je partage l’objectif du gouvernement : obtenir le meilleur taux de couverture vaccinale de l’ensemble de la population, le plus vite possible. Pas sa méthode. Pourquoi se focaliser sur les soignants ? C’est mal vécu et mal venu. C’est l’ensemble de la population non-vaccinée qu’il faut viser. Et si le gouvernement veut utiliser le bâton, qu’il le fasse avec l’ensemble de la population. S’il opte pour l’obligation vaccinale, qu’il l’impose à tous les Français. Pourquoi stigmatiser une partie de la population ?
Mais alors, comment augmenter la couverture vaccinale ?
Commençons par rendre la vaccination réellement accessible à tout le monde. Mettons une pression amicale, empathique, sur tout le monde. Et penchons-nous sur les inégalités territoriales. Dans le département dans lequel je travaille, la Seine-Saint-Denis, le taux global de vaccination, tous âges confondus, est de 15 % inférieur au département limitrophe, les Hauts-de-Seine… J’ai récemment pris en charge une collègue tombée malade, en surpoids, qui n’était pas vaccinée. Pourquoi ? « Je travaille de nuit. Les jours de vaccination à l’hôpital ne tombent pas en même temps que mes jours de planning… » m’a-t-elle expliqué. Améliorons d’abord l’accès à la vaccination, qui n’est pas si facile partout, n’en déplaise à M. Véran.
Des craintes s’expriment aussi à l’égard du vaccin. Vu l’évolution du variant Delta, a-t-on encore le temps de faire de la pédagogie ?
Voilà quinze jours que l’on perd du temps, à ne parler que de la vaccination obligatoire des soignants. Au lieu d’agir à destination de l’ensemble de la population. Il faut poursuivre le travail de conviction qui, on l’a vu ces derniers mois, a porté ses fruits. Profitons aussi des expériences antérieures : la vaccination contre la grippe saisonnière des soignants a augmenté parce qu’on a organisé des vaccinations dans les services, par les soignants entre eux. Si c’est votre collègue qui vous propose de vous vacciner, c’est plus facile que si c’est votre chef de service.
Vous parlez aussi d’une « rancœur » du personnel soignant ?
Oui, il y a un contexte social et psychologique à prendre en compte, et notamment chez les aides-soignants des Ehpad, qui sont au bas de l’échelle. Il y a une rancœur, un manque de confiance vis-à -vis des institutions. Ce personnel, qui fait beaucoup d’efforts, réclame depuis des années une hausse significative des embauches. Certains n’ont, en outre, pas encore touché la prime de 183 € du Ségur, car c’est l’employeur qui s’en charge… Et le Ségur n’a rien changé aux effectifs. Or, il faut être en nombre suffisant pour bien travailler, pour bien respecter les mesures d’hygiène.
Au lieu d’une réponse à ces demandes, on traite ce personnel de « méchant » parce qu’il n’est pas suffisamment vacciné. Si le gouvernement impose le bâton, rend la vaccination obligatoire pour ces personnels, on risque d’avoir de grosses difficultés. Des aides-soignants vont partir. Or dans certains Ehpad, si deux personnes s’en vont, le système s’écroule.